C'est là qu'il y a un pot de bienvenue ? C'est là que se trouve tous ces as de la belle tournure des phrases, de l'art du maniement de la prose et des bons mots ?
Car quelle finesse de propos ; quel sens de la répartie, quelle culture, quel art de la rime… Moi qui m’attendais à ne trouver que de vieux barbus à la jambe de bois et bandeau sur l’œil, pleins de grappa et ne sachant que hurler « A l’abordage », j’en suis tout estomaqué …
Je viens donc me mêler à ces superbes échanges dont je me délecte jusque tard dans la nuit, en y mettant tout simplement mon petit grain de gros sel
C’est vrai que du sel, j’en connais un rayon, surtout depuis que je suis arrivé dans le coin par hasard, en commençant par en boire une bonne tassée.
Mais c’est une longue histoire. Si vous voulez, je vous la raconte…. Vous voulez ? … C’est vrai ?... Bon ! Je vous raconte …Giorès se servi une bonne rasade, prit son temps pour vider le godet. L’attente devenait insoutenable pour l’assistance. (là, je pousse peut-être un peu, enfin moi, je trouve… )Le rouquin reprit enfin son récit :Ça a commencé il y a des années, dans les ports de la mer du nord, j’étais encore jeune, et pourtant,
je traînais déjà mes guenilles avec une montagne de muscle et de graisse, avinée du matin au soir, et qui se faisait bizarrement appeler Monseigneur La Brute. Ensemble, on détroussait d’autres crèves la faim, dans les bas-fonds en trichant aux dés en se remplissant la panse de bière.
Un soir il s’est pointé dans la cave du vieux Herman en bombant son torse velu et tatoué avec une donzelle de rêve, qu’on s’est bien demandé comment ce monstre avait fait pour la lever. Pour arroser le coup, on a enfilé des pintes jusqu’à ras bords, et pendant que la brute ronflait sur la table, j’ai embarqué cette beauté pas farouche dans l’écurie qu’y’avait derrière, et c’est dans le fumier, au milieu des crottins, que je lui ai foutu un p’tit galopio dans le ventre.
Depuis, il me cherche et gueule à tout le monde qu’il me retrouvera, et qu’il m’ouvrira comme un cochon, du nombril jusqu’au menton.
Il a fallu que je prenne un peu mes distances. J’ai erré au hasard, pour finir à La Rochelle, où je me suis planqué dans une piaule minable aux relents de morue pourrie, qui donne sur le port.
J’étais peinard, quand un jour, par ma lucarne, qu’est-ce que je vois ? La brute qui discutait avec le bougnat marchand de vin d’en face, avec qui je buvais quantité de godets. Son doigt montrait vers chez moi. Il m’avait retrouvé ! Si vite ! Quand j’ai entendu gueuler dans l’escalier « Rouquin, je vais te fendre ! », j’ai bondi. J’atteignais à peine les toits quand j’ai entendu exploser ma porte. J’ai couru sur les quais, une goélette larguait les amarres. Le capitaine, m’a engagé sur le champ, il manquait un grouillot pour lessiver le pont. La vieille barcasse tenait à peine la mer, mais elle m’a sauvé.
Pendant la traversée, j’ai plumé la bande de crados qui servait d’équipage en trichant encore et toujours aux dés. Quand ces bandits en ont eu marre, en passant vers les caraïbes, ils m’ont balancé par-dessus bord, non sans m’avoir allégé de mon magot, un beau paquet de piastres, pourtant gagné presque honnêtement. C’est là que j’ai bu ma première gorgée, exotique d’accord, mais sûrement pas du meilleur tonneau.
J’ai rejoins à la nage un îlot pas loin, en me battant à mains nus avec les requins. C’est alors que je pionçais sous un cocotier, qu’une intense canonnade m’a réveillé. Je me suis dit : « Y’a l’air d’avoir du mouvement dans les parages, j’ai envie de rester un peu, mon flair me dit qu’il y a bien quelques valeureux marins avec des poches pleines de piastres qui demandent qu’a être vidées !
Et quand la brute se pointera par ici, je serai bien assez fort pour l’envoyer par le fond. »
En attendant, j’ai très vite trouvé une taverne ou j’appris qu’un certain Rick Bald était à la tête d’une confrérie toute puissante, si redoutée que son nom n’est ici que murmuré. Si c’est le même Rick que celui que je connaissais jadis, il redoutait surtout de manquer de bière de bonne chair.
Grappa et gnôle ont fêté nos retrouvailles.
Et c’est comme ça, chers capitaines, qu’aujourd’hui j’appartiens à cette belle équipe, que je suis fier de me présenter à vous, et que, foi de Giorès, comme on dit chez nous, faut arroser ça !
Tavernier, rempli donc tous les godets, et bien jusqu’au bord ….parce qu’ici, sacrebleu, on parle vraiment de fraternité